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LA COMPÉTITION ET LE IPPON

Extrait de "Contact n°4 août - septembre 1991" — Bulletin de liaison et d'information du Shung-Do-Kwan Budo, Genève

La compétition

M'interrogeant sur la pratique compétitive, j'ai essayé d'en dégager certaines valeurs, à savoir:

  1. valeur politique
  2. valeur économique
  3. valeur culturelle
  4. valeur socio-éducative (pédagogique)
  5. valeur "psychophysiologique".

1. La présence tacite du pays derrière le porte-drapeau sportif est un enjeu capital — l'expression d'une santé politique. Rappelons-nous le désistement de l'URSS aux Jeux de Los Angeles, des américains à Moscou, de la Corée du Nord à Séoul etc. Imaginons un instant le désarroi de ces athlètes qui se sont tous préparés, et ce pendant plusieurs années. En plus d'un pouvoir propagandiste, la compétition est l'expression d'une politique extérieure et d'une politique d'échange (pays à pays, communes à communes, clubs à clubs). Quant au sportif, nous constatons une prise en charge par un pouvoir supérieur. L'individualité s'estompe au profit d'une idéologie. Cette politique est assez courante dans les pays de l'Est où les athlètes, dès leur plus jeune âge, sont couverts économiquement et médicalement (rappelons-nous encore ces nageuses allemandes plus larges que hautes, ces gymnastes roumaines qui à quinze ans avaient le corps d'un enfant de dix). De plus l'activité sportive pour l'Etat est quelques fois prétexte à surveiller des mouvements parfois incontrôlables de violence (vols, déprédation, rassemblements, etc.). C'est l'organisation, par l'Etat, de leur temps libre.

2. Le facteur économique est intimement lié au pouvoir. Les enseignants professionnels, les administratifs sportifs, ceux de la construction-gérance (infrastructure, entretien, rentabilisation), l'Etat financier (taxes, impôts), les parasites professionnels (alimentation, média, confection), les médicalisants (physio, médecin, pharmacien, etc.) sont autant de pouvoirs et de ressources économiques importantes. L'investissement financier du sportif, sans soutien de la part de sa fédération ou de l'Etat, organise son travail et son temps en conséquence. Il sacrifie à cet effet de nombreuses choses, et ceci dans un but: réussir. Cette insécurité financière engendre des angoisses permanentes et laisse la place au sponsoring de plus ou moins bon goût (cigarettes, alcool, produit d'entretien etc.). Le sportif, véritable homme-sandwich recouvert de toutes parts, est devenu bien peu de choses.

3. Le gagnant, le premier, est le modèle à suivre, le prototype de réussite, l'objet de référence et de convoitise. Ce qui est étonnant par ailleurs est de constater que ce modèle est multiforme et abstrait - chacun peut se projeter ou interpréter cette image. A l'opposé, personne ne veut s'identifier au suivant, au perdant qui disparaît dans l'abîme de l'anonymat. Le père de Sebastien Coe, coureur mondialement connu, disait: "premier c'est premier, deuxième c'est nulle part!". Le gagnant approche une forme d'indépendance, de liberté. Celle de s'être extrait du commun, de la masse laborieuse. Il est l'élément rare, unique, donc valeureux. On peut se demander si cette liberté chèrement acquise n'aliène pas le pratiquant par une discipline et des contingences extrêmement rigoureuses; plus loin encore, s'il n'est pas en finalité le produit type du système: le mythe du bon citoyen sportif en pleine santé.

4. Le compétiteur retrouve une réduction du fonctionnement de sa vie: se battre, gagner - perdre, récompense — punition. De plus la vie communautaire sportive est un moyen d'apprentissage social. La réalisation sportive devrait donc engendrer une meilleure adaptation sociale. On peut s'interroger sur sa réussite! Je pense au recyclage des grands champions. Celui qui travaille dur et qui gagne est un exemple. Par contre, celui qui gagne sans souffrir est un "tricheur". On retrouve ainsi l'idéal Judéo-chrétien de la douleur rédemptrice.

5. La possibilité de vider le trop plein d'énergie dans un cadre légitime la module et la canalise pour le bien social et l'autosatisfaction. La composante "plaisir" - pour ne pas dire "jouissance" - recherché et assouvi est également un des moteurs non négligeable de la pratique compétitive. L'état de bien-être, de "flottement", après la pratique intense du sport rappelle certainement celle ressentie après l'acte amoureux. La compétition en ce sens représente l'acte abouti. Repousser les limites de son Moi quotidien, partir à la recherche de nouveaux horizons, sont des pulsions pouvant amener à la pratique de la compétition. En conclusion, toutes ces valeurs participent à la vie compétitive. Cependant, j'aimerais croire que la motivation première du compétiteur demeure le plaisir. Ce tour rapide de la compétition au travers de ma démarche n'est évidemment pas complet. Les librairies regorgent d'excellents ouvrages qui mettent l'accent sur tel ou tel problème, et je vous invite si le sujet vous intéresse, à vous y référer. Finalement, je vous soumets quelques questions auxquelles je ne répondrai pas dans le présent document, et qui pourraient faire l'objet d'un autre:

Pascal Dupré, en collaboration avec Richard Toth

Le Ippon

Ce à quoi tout Judoka devrait aspirer est malheureusement de moins en moins évident. Dommage pour la beauté du geste et le plaisir qui en découle. Ceci est dû à plusieurs facteurs tels que la force physique au détriment de la rapidité, tactique au lieu de technique. Pourtant quel plaisir d'être projeté de belle manière, ou d'appliquer une technique mille fois travaillée qui explose en une fraction de seconde se soldant par un Ippon.

Maître Hirano, 8e dan, me disait: "En combat après 3 secondes, il faut Ippon sinon, encore après 3 secondes Ippon. Comme ça économie de sueur et rentrer plus vite à la maison après compétition". En dehors de la plaisanterie il est vrai que le Shiai vu ainsi est beaucoup plus stimulant pour le combattant car il encourage la mise en lumière de sa technique mais aussi de ses lacunes. Penser "Ippon" ne laisse aucune place aux tactiques de combat tel que "jouer la montre", faire durer un avantage au risque d'être sanctionné pour non combativité, etc.

Pourquoi le Ippon est il si peu vu? La cause principale doit être recherchée dans la pratique du Randori: éviter de chuter (surtout pas!), faire des mouvements à moitié engagés de peur d'être contré, engendrent un Judo où le Ippon est presque un hasard et donc rare.

Dans quelques Dojo on trouve des gradés (3e - 4e dan et plus) qui laissent leurs partenaires engager des mouvements jusqu'au bout pour pouvoir travailler leurs chutes. Certains s'enorgueillissent peut-être d'avoir "marqué" sans savoir qu'en fait, grâce à eux l'autre a pu exercé ses chutes. Le travail tantôt Uke, tantôt Tori est interchangeable au gré du Randori ou du Shiai. C'est à dire que Uke n'existe pas sans Tori et vice et versa.

En conclusion "mieux on chute, meilleurs sera le Judo d'attaque". On se rapprochera donc du Ippon recherché. Je vous laisse maintenant à la lecture du document ci-après aimablement mis à notre disposition par Maître Correa.

Pascal Dupré

IPPON!

Le mot Ippon en Judo concrétise l'efficacité, c'est-à-dire la projection qui met fin au combat. Celle-ci avait, à l'origine, pour but de tuer l'adversaire en le jetant sur la tête le plus violemment et le plus fort possible. Cette notion est restée mais Jigoro Kano, en codifiant les principes de défense issus de l'ancien Ju-jutsu, a voulu, tout en conservant sa virilité au Judo, préserver la santé et la sécurité des pratiquants. II a donc fallu que la projection du partenaire soit réelle tout en étant contrôlée, afin que celui-ci ne se blesse pas. C'est pourquoi, Jigoro Kano a prévu l'étude de l'Ukemi, le "brise chute" qui est une défense non pas pour éviter de perdre mais, pour ne pas souffrir ou ne pas se blesser. En même temps, il a formulé des règles strictes qui définissent les modalités du Ippon et auxquelles doivent correspondre les critères d'arbitrage. Ainsi, le Ippon doit être obtenu:

  1. par une projection de judo
  2. sur le dos ou sur le côté du dos
  3. avec une certaine vitesse
  4. d'une hauteur suffisante.

Pour comprendre ces critères il est nécessaire de les commenter, de les préciser et de les expliquer sous peine d'en fausser le véritable sens. Pour cela, il faut d'abord tenir compte du fait que chacun des partenaires joue un rôle actif, qu'aucun ne subit l'action, mais que l'un des deux (Tori) est plus habile que l'autre (Uke) qui serait néanmoins capable de contrôler, ralentir ou modifier sa chute. Cette presque égalité introduit nécessairement une part d'impondérable dans le contrôle de Tori dont l'efficacité dans la projection peut s'en trouver modifiée. Jusqu’à un faible pourcentage, on considérera qu'il n'y a pas eu Ippon, mais Waza hari. Au-delà de ce pourcentage on ne peut pas considérer qu'il y a vraiment eu projection. Aucune autre décision ne peut venir sanctionner l'issue d'un combat si on veut rester conforme à l'esprit du Judo originel et ne pas porter atteinte à son intégrité. On peut maintenant reprendre ces critères un à un.

1. Une projection de judo (c'est-à-dire définie par les règles du judo et non pas issue d'une autre forme de lutte). Cela signifie d'abord que l'on ne doit pas se contenter de faire tomber son partenaire (ce qui est à la portée de tout le monde) mais qu'il faut, comme le terme l'indique bien, le jeter franchement et sans effort, ce qui suppose à la fois une réelle technique et un sens de l'opportunité. On projettera en contrôlant (direction), en maintenant les points de liaison (Kumi kata), mais en prolongeant l'action comme si elle ne devait jamais avoir de fin. L'erreur consiste à penser que pour projeter il est nécessaire de soulever, alors qu'il s'agit en fait de prendre et de jeter vers le bas. L'action doit avoir lieu, dans le sens de la pesanteur, car en soulevant le partenaire on n'est plus en mesure ensuite de donner l'impulsion requise puisque l'on a déjà épuisé son énergie.

2. Sur le dos ou le côté du dos. Cette règle oblige le judoka à maintenir son action dans la direction de la chute. En raison de la violence de cette action, il doit continuer à la contrôler même après l'arrivée au sol du partenaire pour éviter, d'une part, de le blesser, et pour respecter, d'autre part, la position "sur le dos" qui est exigée.

3. Avec une certaine vitesse. La vitesse de la chute doit éviter que le pratiquant qui l'accepte puisse se retourner, se récupérer ou changer de direction risquant ainsi un accident. La vitesse pourra s'obtenir au début de l'action de jeter qui suit la préparation (Kususchi), au moment où le corps de chacun des deux partenaires est déjà en mouvement (Tsukuri) vers le bas. C'est seulement alors qu'il y aura accélération de l'action (Kake) qui, s'ajoutant au mouvement et à la pesanteur, aura toujours la même orientation.

4. Une certaine hauteur. Cette hauteur, qui est liée au fait que la projection se fait toujours par le haut du corps (même si on utilise pour cela le bras, la jambe, l'épaule ou la hanche), est indispensable en effet pour permettre la vitesse de cette projection.

Il est certain que si le but du judoka était toujours de faire Ippon en projetant selon les critères que nous avons énumérés, la qualité du judo s'en trouverait considérablement améliorée. Malheureusement, les règlements d'arbitrage ayant été modifiés et n'ayant d'autre objectif que de désigner un vainqueur, on les a interprétés comme s'ils n'avaient jamais eu d'autre but. Les arbitres comme les combattants ont fini par ne s'intéresser qu'à la victoire sans se préoccuper de savoir comment elle était réellement obtenue. Or il faut bien reconnaître qu'il est plus aisé de gagner sur une faute de l'adversaire, ou grâce à un vague avantage, que par un véritable Ippon qui est pourtant la seule réalité de l'efficacité du judo.

Igor Correa