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CATÉGORISATION DE PRATIQUE DES ARTS MARTIAUX JAPONAIS

Dans le cadre d'un article consacré au sens de la pratique en Iaïdo, Malcom Tiki Shewan explique et souligne l'importance de distinguer les différents arts martiaux japonais selon leur contexte historique et leur champ d'application. En cela, il s'appuye sur quelques-unes des définitions formulées en son temps par Donn Draeger.

De notre point de vue, l'extrait de l'article reproduit ci-après constitue — entres autres — une référence pour situer la différence entre la pratique du Ju No Michi et ce qu'est devenu le Judo de compétition.

 

Extrait du magazine "Aïkido & Aïkibudo - Hors série n° 20 de KARATE Bushido - mai / juillet 2004"

 

[... . Selon lui [Don Draeger], il est possible de distinguer 5 grandes catégories de pratique que l'on peut (historiquement), regrouper sous l'appellation "arts martiaux" japonais:

  1. les anciens arts de combat: Ko Bujutsu;
  2. les anciennes "voies martiales": Ko Budo;
  3. les arts de combat contemporains: Shin Bujutsu;
  4. l'adaptation des pratiques de Ko Budo (non-sportifs et non-compétitifs) à un contexte social moderne: Shin Budo;
  5. la pratique moderne des techniques de self-défense et sports de combat: (Gendai Budo).

 

Pour mieux comprendre leurs différences, dressons une liste succincte des caractéristiques spécifiques de chacune de ces catégories bien particulières.

Ko Bujutsu

Le Japon fut dirigé, dans la plus grande partie de son histoire, par une partie de l'aristocratie guerrière appelée Bushi (plus tard samouraï). Leur principal métier (pour maintenir leur suprématie) était d'être soldat (guerrier), selon le contexte social, culturel, éthique et historique de leur époque. Les situations conflictuelles nécessitaient l'organisation de troupes de combat, d'unités militaires, parfois familiales, parfois gouvernementales, pour atteindre leurs fins politiques ou protéger leur statut. Rien d'étonnant à cela, qui est un fait avéré partout dans le monde, aussi bien hier qu'aujourd'hui. Le Ko Bujutsu représentait le curriculum de connaissances fondamentales et globales dont le guerrier de l'époque avait besoin de posséder pour emplir correctement son devoir et accomplir son travail. Ces pratiques avaient les caractéristiques suivantes:

Ko Budo

Vers le début du XVII siècle, le lapon connaît une unification politique qui bouleverse totalement le mode de vie sociale. L'unification met fin, pour ainsi dire, à la guerre. De ce fait, elle remet en cause la fonction même du guerrier dans cette nouvelle structure sociale. Que peut-on faire des guerriers compétents, en temps de paix? Cette nouvelle structure a comme principale conséquence une augmentation de la population des villes au détriment de la vie rurale, notamment à Edo. La guerre est remplacée par des foyers de conflits civils localisés. La plupart des disciplines de l'ancien guerrier ne lui sont plus utiles et disparaissent, substituées par d'autres plus adaptées. L'équilibre de la société crée un nouvel essor de développement culturel et artistique. Le développement culturel et la voie du guerrier deviennent inséparables et complémentaires.

Ainsi commence à apparaître le concept de "voie martiale", c'est-à-dire une pratique qui maintient à la fois la prouesse et la compétence techniques du guerrier dans un nouveau contexte social tout en pouvant devenir également un chemin de développement personnel et spirituel: le guerrier doit être un élément positif et constructif au sein de sa société.

La pratique des Ko Budo avait les caractéristiques suivantes:

 

En comparant les deux listes ci-dessus, on peut facilement comprendre qu'il existe des différences fondamentales entre les deux approches et qu'un pratiquant souhaitant étudier l'une ou l'autre n'aura pas les mêmes motivations et objectifs.

Shin Bujutsu

Après 1870, le Japon entre dans le rang des pays modernes. Sa structure sociale s'écroule et le métier de "guerrier aristocrate" (au sens féodal du terme) disparaît. Ce bouleversement total et ses conséquences constituent un des tournants historiques les plus passionnants à étudier. Le Japon moderne a besoin de nouvelles forces militaires, navales et autres, comme celles qui existent dans les autres pays industrialisés du monde. Le Shin bujutsu constitue donc l'ensemble des pratiques constituant la force militaire japonaise de 1870 à nos jours. II est à noter que si ces nouvelles pratiques furent directement inspirées des armées françaises, allemandes, américaines (la marine anglaise et française), les Japonais ont toujours su leur insuffler l'esprit de leurs anciennes pratiques combatives. Le Shin bujutsu que l'on peut s'attendre à voir démontrer occasionnellement est le Juken jutsu (l'art de la Baïonnette). Certaines pratiques de laï, telle Toyama ryu, sont à classer également dans cette catégorie.

Shin Budo

Bien que cette catégorie de pratiques soit assez connue, elle est rarement distinguée sans confusion. Dans tous les cas, il s'agit de rappeler au lecteur que les caractéristiques spécifiques de chacune de ces catégories ne sont jamais assez clairement définies pour que l'on puisse les cataloguer aisément dans l'une ou dans l'autre. Cependant, en règle générale, on peut dire que les Shin Budo constituent des pratiques directement inspirées (qui ont des attaches réelles historiques) des Ko Budo et maintiennent globalement les mêmes valeurs, quoique adaptées à notre monde et à notre mentalité moderne. Ils évitent fondamentalement toute application sportive ou compétitive (bien que certains se soient ouverts à des formes de "concours comparatifs", généralement très controversés, dans le style du patinage sur glace). Les plus connues sont l'Aïkido, le Jodo et le Iaïdo. Le Kyudo y est inclus d'après bon nombre de personnes. Tout en conservant leurs aspects traditionnels, ces disciplines mettent l'accent sur le message spirituel et encouragent la transformation de l'agression et de la violence en communication, pour mieux vivre harmonieusement dans notre société.

Gendai Budo

Dans cette catégorie, nous trouvons une grande diversité de disciplines. La majeure partie de leurs adeptes est préoccupée par les applications sportives et compétitives de leurs pratiques. Viennent ensuite les notions de self-défense personnelle. En général, pour la plupart des pratiquants d'aujourd'hui, on peut dire que l'approche de l'entraînement constitue un programme pour maintenir la "forme physique" (fitness), enrobé dans un décor "art martial". Le débat infini entre sports et Bu (pourquoi la compétition sportive ne pourrait pas avoir une place dans l'étude d'un "art martial traditionnel"?), n'a jamais été clairement épuisé à mes yeux par une réponse réellement satisfaisante.

Permettez-moi, cependant, d'émettre une idée simple et fondamentale qui pourrait servir de base à la clarification de cette question. Pour initier une compétition sportive, tout est fait pour mettre les protagonistes à égalité au départ de la rencontre (balle au milieu, catégories de poids, âges égaux, règles, sécurité); ceci est la condition sine qua non à toute organisation sportive. Cette idée est tellement obsédante et incrustée dans notre façon de penser que nous la traduisons inconsciemment dans le domaine du combat réel. C'est tellement vrai que, dans les films, on s'arrange pour que le héros affronte son ennemi sur un pied d'égalité (souvent volontairement), et les spectateurs sont ravis par le réalisme de la confrontation, etc. Or, dans l'art militaire, on cherche tout sauf l'égalité lors d'une confrontation. On n'engage les hostilités que lorsqu'on est sûr de gagner! Un général qui oserait engager ses troupes dans d'autres conditions serait considéré hautement incompétent et irresponsable car il doit répondre de la vie de ses hommes et de la réussite de l'opération. Ce préambule, diamétralement opposé aux principes du sport, est certainement le facteur majeur (il y en a d'autres comme l'intention de vie et de mort, l'absence de règles, etc.), qui distingue ces deux activités sans aucune possiblité de rapprochement logique. ...]

Malcom Tiki Shewan, 6e dan Aïkido, Directeur technique de la Fédération européenne de Iaïdo